18/03/2013

La créature

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Maillol : ile de france

 La créature urbaine aux mensurations d'une sculpture à la Maillol genre « ile de france » exposée au musée d' Orsay (mais ici pour pas un rond), se dore, sur le dos, au soleil, sur un lit de feuillage bien épais aux coloris extravagants des automnes successifs, dans le parc Paul-Émile Victor.

 A défaut d'avoir la nudité de circonstance pour le plaisir de savourer une chaleur toute écologique, son maillot de bain deux pièces rose bonbon, rétréci par moult lavage ressemble à un bikini, dévoile une anatomie qui ne laisse pas indifférent les mâles environnants de passage, qui, des yeux la caresse à tous les endroits, et même celui-là.

Un vieux gardien d'immeuble comme de coutume fait sa petite promenade quotidienne dans ce parc chaussé d'espadrille couleur citronnée. Son pas de sénateur chemine toujours sur le même parcours et ce jour là, la créature est sur son tracé. Il s'arrête. Observe cette chair étendue. Puis, au bout d'un certain temps que le neutrinos de service ne saurait pas définir, interroge la créature :

- Le Soleil doit-être en ce moment ravit de vous servir.

 La créature soulève d'une main tranquille son chapeau de paille qui lui couvre le visage et lui répond :

- Le Soleil est l'un de mes admirateurs.

- Je crois qu'il n'est pas le seul.

 Le vieil homme tourne la tête de droite et de gauche pour confirmer son propos.

 - Sûrement, dit la créature, mais vous êtes le seul qui ose me tendre les premiers mots.

- J'aurai aimé vous tendre autre chose, mais la décence, ici présentement me l'interdit, dit-il, le sourire en équation.

 La créature prends la position d'assise en tailleur, rajuste son chapeau sur sa tête.

- Les interdits, dit-elle, de notre pauvre société nous mettent bien mal et nous frustrent de bien des choses. Comment vous nommez-vous ?

- Hubert.

- Prenez place en face de moi, Hubert.

- Mes articulations, de la rotule à la première vertèbre, ne me permettent plus de prendre la même configuration que votre assise et si vous permettez, je poserai mon séant à même le sol. Mais en soi, ne faut-il pas des interdits pour les défier ?

- Ce défi n'est pas sans risque et faites que vous ne restiez pas bloqué, j'aurai grande peine à vous remettre sur vos deux jambes, dit elle d'un léger sourire en coin.

 Hubert n'est pas homme de bois et son âge avancé ne l'empêche nullement d'apprécier les formes de son interlocutrice, qui semblent se tendre vers lui mais dont un magnétisme étrange le repousse tout en même temps. Et s'en perdre le fil de la conversation :

 - Le risque vient de l'article 222-32 du code pénal prévoit un an de prison et quinze mille euros d'amende.

- J'entends que vous êtes bien renseigné, dit la créature, toute souriante.

- Comme il est écrit quelque part : «  Nul n'est censé ignoré la loi ».

- Votre audace m'inspire confiance et j'aimerai que ces premiers mots soient la résultante d'une affinité plus intime, dit-elle malicieuse.

 Hubert est homme à ne pas cacher ses faiblesse :

 - Hélas, je ne sais que tendre vers le ciel ma lunette, dit-il en prenant un discours imagé.

- C'est à dire ?

- J'aime contempler l'Univers, sa fonction et son étroite relation entre nous. Les hommes qui nous croyons au-dessus du Grand Tout et qui ne sommes Rien, osent s'arroger en rois du Monde et en Maîtres de l'Univers. Vaste farce.

- Mais nous ne sommes pas rien. Pour ma part, je me sens vivante et mon corps est palpable à tous les endroits, dit-elle en riant comme une jeune pousse de blé balancé par un vent tiède et entreprenant.

 Hubert laisse un micro temps se suspendre entre un sourire malicieux et quelques images polissonnes :

 - J'en conviens.

- Vous en convenez ? Dit la créature entre roucoulement et léger haussement de sourcil gauche.

- Oui, il n'est pas transparent et sa réalité ne fait aucun doute. Mais de réalité, la chair n'est qu'apparence, faite de particules élémentaires, elle est contenant. Et même si celui-ci est agréable sur toutes ses courbes comme le vôtre, son contenu fait toute la différence, parfois.

- Mon contenu est un croisement entre Mme Emma Bovary et Marylin Moonro.

- Une comète et une étoile.

- Emma une comète ?

- Oui, elle vagabonde entres des mondes cheveux au vent comme une adolescente, ne se pose nulle part, court vers des soleils qui lui brûlent le cœur.

- C'est beau, s'en est presque Icarien.

- N'est-ce pas ? La poésie devrait s'installer sur tous les bancs, se laisser aimer et lire en tout lieu.

A ce moment là, un chêne centenaire non loin de nos deux protagonistes émet des mots de son feuillage :

«  - La poésie doit être faite par tous. Non par un. » (lautréamont)

Hubert tourne la tête un peu brusquement, tend le cou, lève les yeux, en direction de cette voix grave.

 - Qu'est-ce que s'est ? Voilà bien un étrange phénomène.

 - C'est mon arbre à citation. Il est aussi mon ange gardien.

- Il ne se déplace pas j'espère ?

- Pas comme on l'entend, non, mais il me suit d'arbre en arbre quand je me déplace. Et parfois, son support sont des feuilles comme ce feuillage où je suis assise actuellement.

- Je me demande si je suis pas en train de rêver.

- Non, vous êtes bien éveillé, Hubert. Mais la réalité n'est pas toujours celle que l'on croit voir, entendre, ou ressentir.

 Et l'arbre de clamer :

 « La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me permettait d'attendre. » (Maupassant)

 Hubert regarde dans les yeux la créature. Elle sourit à la vie, tranquillement comme une âme dont le bonheur à fait son foyer.

 - J'ai encore beaucoup à apprendre, dit Hubert dont le visage se confond avec une rivière asséchée.

- Nous tous, nous sommes des ignorants. Cela n'empêche pas de savourer le peu de savoir que l'on a pour nous servir de guide.

- Et si ce guide était notre mauvais génie ?

- Qu'importe. L'essentiel n'est pas le bon ou mauvais chemin, seule la source qui nous abreuve intérieurement doit nous guider.

 Hubert, reste songeur. Fixe ses chaussures à lacets. Puis, ses yeux scrutent ceux de la créature.

 - Vous me regardez différemment, Hubert. Est-ce que j'ai changé ?

- Non, vous êtes toujours identique. C'est mon regard qui a changé. Et j'y vois deux océans d'un gris bleu et une écume au bord des pupilles.

 La créature s'étend de tout son long, les bras en croix, les jambes écartées.

 - Vous me voyez comment, maintenant, Hubert ?

- Comme une étoile de mer, échouée sur une plage.

 - Vous êtes un romantique, Hubert. J'aimerai regarder les étoiles avec vous.

 Et l'arbre de clamer :

 « Déjà la nuit en son parc amassait

Un grand troupeau d'étoiles vagabondes,

 Et pour entrer aux cavernes profondes,

 Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ... » (Du Bellay)

- Vous savez Hubert, mon arbre vous a adopté. Ce qui est rare. C'est même la première fois qu'il déclame des vers.

- Effectivement, il est extrêmement rare d'être adopté par un arbre.

- Ne soyez pas ironique, Hubert. Allongez-vous près de moi.

- Ne dois-je pas craindre le courroux de votre arbre ?

- Soyez sans crainte. Allez, ne faites pas le timide, d'ailleurs elle n'est qu'un paravent. Vous êtes un homme d'action, Hubert. Et j'aime.

 Hubert, se relève comme un vieux cerf et fait une chorégraphie d'une personne usée par l’indécence des ans, et dépose sa carcasse tout en longueur, à une distance d'un bras, en alignement de la créature.

 - Prenez ma main, Hubert.

- Ça va faire jaser !

- Ne soyez pas puritain.

- Je crains que nous choquions les mœurs environnantes.

- Regardez le ciel, Hubert. N'est-il pas d'un beau bleu ?

- Magnifique.

- Et là ? Voyez-vous les étoiles ?

- Elles brillent de mille feux en plein jour !

- Jour, nuit, quelle importance. Elle vous observent, Hubert.

- Non ?

- Si, si. Et l'une d'elle va vous prendre comme compagnon.

 Hubert relève son buste, baisse la tête.

- Ce soir j'arrête de fumer de l'herbe, dit-il d'un petit rire de marcassin.

- Hubert, ne soyez pas vulgaire. Rallongez-vous.

- Non mais voyez-vous comment vous m'embobiner avec des histoires d'étoiles.

- Je dis simplement que l'une d'elle va vous choisir parce que …

 La créature disparaît comme par magie, pas celles des hommes, non mais celle qui n'a pas de nom.

 Hubert se sent tout bête, assis à même le sol, des yeux inconnus le dévisageant comme un extraterrestre. Hubert a la larme à l’œil ! Est-ce les rayons du soleil ou ce bonheur qui l'étreint par la voix de la créature qui est à présent en lui ?

- Venez à moi, Hubert. Je suis la haut, tout la haut. Je suis cette étoile. Vous savez Hubert, la beauté de la chair n'est rien sans celle de l'âme. Mais l'âme n'a que faire de la chair. Celle-ci nous sert qu'à nous séduire, à l'occasion et puis à nous reproduire comme tout ce qui est création, divine ou pas. Comme l'homme reproduit des voitures, il se reproduit lui-même pour sa seule éternité comme les étoiles le font pour survivre dans cet Univers qui lui-même se reproduit. Nous ne sommes un rien de chair, Hubert. Mon âme est en vous. Je suis votre étoile qui vous attend.

Hubert se rallonge. Ce sera la dernière fois.

 @ Max-Louis MARCETTEAU 2013

 

00:12 Écrit par Max-Louis MARCETTEAU dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : maillol, hubert, créature, vie |  Imprimer

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