22/04/2007

J'ai vu ce livre

Dictionnaires de latin

J’ai vu ce livre discourir sur le parvis d’une église : des hommes brûlaient sur un bûcher. J’ai vu une feuille de ce livre caresser les lèvres d’une lectrice qui s’était d’endormie dessus. J’ai vu ce livre s’élever dans les airs devant une foule assise sur des bancs éparpillés sur une route. J’ai vu ce livre se couvrir de honte sur les sarcasmes d’illettrés. J’ai vu ce livre  s’habiller de couleurs au matin d’un feu de forêt. J’ai vu ce livre s’ouvrir au regard d’un aveugle qui écarquillait des yeux aux pupilles blanches. J’ai vu ce livre lire un autre livre sur l’épaule d’un lecteur de journal. J’ai vu ce livre s’empaler de la peur à la lumière de l’érudit. J’ai vu ce livre souffrir, enfermer dans une bibliothèque, oublié de la mémoire de l’homme. J’ai vu ce livre parcourir une étagère pour retrouver sa place, après qu’une main l’eût égarée. J’ai vu ce livre s’enhardir au sourire d’une petite fille qui l’avait choisi. J’ai vu ce livre chercher une lettre dans ses pages qui avait fugué. J’ai vu ce livre sonner le glas d’une société. J’ai vu ce livre posé sur un banc public, prier. J’ai vu ce livre pleurer dans les bras d’un tome. J’ai vu ce livre allumer le fanatisme et éteindre des vies. J’ai vu ce livre dresser ses mots sur des têtes bien pensantes. J’ai vu ce livre ivre, baigner dans une eau boueuse. J’ai vu ce livre abîmer étendre ses pages comme les bras du Christ au regard d’un relieur autiste. J’ai vu ce livre dater l’ouverture de chaque page pour ne pas perdre la notion du Temps. J’ai vu ce livre planter au bord de la route, tendre sa première page pour recevoir une obole. J’ai vu ce livre heureux de tenir la plume de l’écrivain lui rendant hommage. J’ai vu ce livre enrubanné pour être offert à une femme blonde qui ne savait que monologuer. J’ai lu ce livre partir dans la nuit sous le bras d’un infidèle. J’ai vu ce livre sommeiller sur l’herbe, chahuter par le vent qui ne comprenait pas un mot de son langage. J’ai vu ce livre veiller un mort. J’ai vu ce livre se donner l’absolution lors d’une cérémonie de premiers prix. J’ai vu ce livre s’effeuiller au printemps de sa vie J’ai vu ce livre se nourrir d’idées universelles et se pendre, froissé de n’être pas entendu. J’ai lu ce livre et je me suis immolé à l’encre de ses mots.

 

©Max-Louis MARCETTEAU 2007

17:57 Écrit par Max-Louis MARCETTEAU dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer

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