07/01/2007

Mr Ô Phon

Marché de Saigon, photo de Michèle BELLONNET Mars 2003

Mr Ô Phon n’est pas dans son assiette, en ce jour de pleine Lune. Effectivement, lunatique par nature, « je dors les yeux ouverts toute la nuit », comme il aime à le dire à sa bonne épouse prénommée Dhu, qui a une tendance à croire que l’on lui doit tout – avec les intérêts – dans sa maison qui loge progéniture et pièce rapportée. Mais sa fille, au doux prénom de Nhi, soutenu en filigrane par son humble et généreux père, réfute les arguments mille fois répétés par sa mère qui déclame haut et fort, le verbe épicé, et la langue bien pendue, qu’elle, sa fille, ne sait pas tenir à la baguette son ménage et que son gendre, prénommé Ô Choi, n’a pas vraiment son mot à dire devant sa bien-aimée, fille unique et tyrannique. Mr Ô Phon, puisatier de père en fils, n’a pas l’intention de creuser le moindre puits, aujourd’hui et les jours suivants comme ceux qui ont précédé. Il préfère rejoindre Ô Choi au tripot du coin et se détendre par les jeux d’argent, ceux du corps ne rapportent pas lourds et cependant pèsent sur la carcasse usée de l’homme. Mr Ô Phon est heureux d’avoir un gendre. Depuis la naissance de sa fille, le fond de son cœur est miné d’un regret : celui de n’avoir pas de garçon. La venue de Ô Choi a été un pansement sur sa blessure de père et sa fille Nhi, aperçu l’intérêt grandissant du puisatier pour son mari, devant les arguments de sa mère qui rage de voir Mr Ô Phon, son père adoré, perdre tout intérêt pour sa petite entreprise ancestrale. Il est désagréable et rabaissant d’être tenu par le fil de la bourse de son gendre, surtout si cette bourse ne s’ouvre qu’à certaines conditions particulières que la décence et l’honneur d’une famille ne peut, ne doit dévoiler au reste du monde, petit soit-il, d’un entourage d’amis, voire d’inconnus qui se prendraient à vous faire condamner pour leur bon plaisir, à vous voir pendu par les pieds et égorgé comme cochon. Mme Ô Phon Dhu, ne supporte plus cet infâme chantage. Sa raison s’emporte quand elle est seule. Elle forme les plus vils desseins pour se débarrasser de Ô Choi. Pourtant, une solution se présente un matin par les paroles d’un ivrogne qu’elle croise à la sortie de son marché aux poissons :

« - Oh, ma fleur d’abricotier, vous êtes mon rude bâton de n’accepter aucune de mes avances gracieuses !

 - Immonde goujat, prenez garde que je ne vous transperce le ventre avec l’épine dorsale de mon Ca tra dau* !

 - Votre main n’aura pas à se mettre en œuvre, je sais me tenir, moi Madame Ô Phon !

 - Comment sais-tu mon nom, ignoble ver de terre ? 

 - Parce que je connais ton mari, épouse indécente et qu’il m’a offert un portrait, qui vous représente avantageusement ainsi que votre fille.

 - Humain de mauvaise terre, tu es né pour faire du mal et te saouler du malheur des autres, prends garde à ta vie !

 - Penses-tu m’effrayer ? Regarde bien ! Tu viens de sortir de ton marché, je suis celui que tu attends.

 - Tu me troubles l’esprit et je n’aime pas tes manières.

 - Ton esprit invente du meurtre à toutes les secondes à l’encontre de Ô Choi, tu n’as pas honte !

 - Je suis prise dans un engrenage et les jours sont difficilement supportables.

 - Penses-tu à ton mari ? 

 - Je ne fais que cela . . .

 - Tu n’y penses pas une seule seconde, tu penses à toi ! Dis-moi, Dhu, ton époux n’a-t-il pas un poids sur le cœur ? 

 - Je ne vois pas lequel !

 - Tu te défiles ! Un garçon, voilà son vœu !

 - Ignoble raconteur, tu sais de mon nom et de mes secrets, tu dois savoir de mon âge, comment oses-tu m’importuner sur ce sujet qui me glace les entrailles !  

 - Demande à ta fille de concevoir un enfant, un enfant mâle.

 - Belle demande en vérité, que j’ai formulé à différentes reprises et ma fille m’a répondue narquoisement qu’elle ne voulait pas d’enfant.

 - Dis-lui aujourd’hui même ton désir d’être grand-mère d’un garçon avec le cœur d’une mère et le ton d’une vraie femme qui se confie à une autre femme et cela au nom de la réconciliation. »

Un attroupement s’est formé autour de Mme Ô Phon qui converse avec un poisson-chat à la main, dans un langage inconnu. Les rires et des inquiétudes se formulent comme des bulles de savon autour de Mme Ô Phon qui sort de son état second et reprend vite son état normal, même si elle frôle l’évanouissement à chaque pas qui l’amène à son logis, refusant des mains secourables ou traites.   

Elle doit plier. Elle le sait. Elle rumine toute la journée. Le soir commence à poindre plus vite qu’hier. Le dîner est silencieux, différent des autres jours. Sauver son mari et se sauver, pardonner à celui qui osé salir la source familiale. Les hommes sortent. Ils vont rejoindre le plaisir des jeux. Elle convoque sa fille. L’épreuve est rude. Sa fille l’écoute. La dernière bougie vient de s’éteindre. Le prénom du futur mâle est choisi, il s’appellera : Lan-Fen.

 

 

*Ca tra dau : poisson-chat

 

© IoToP2007

 

(Marché de Saigon, photo de Michèle BELLONNET Mars 2003)

17:10 Écrit par Max-Louis MARCETTEAU dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) |  Imprimer

Commentaires

Le marché aux mots Premièrement, je dois dire qu'au niveau narratif, j'ai fort apprécié ce récit qui te dévoilé un autre visage littéraire encore, ta plume est polymorphe et cela me plaît beaucoup. Je suis resté en haleine au niveau du "suspense" et de l'issue et ai été frappé par la justesse de l'esprit traduit, pour avoir personnellement cotoyé l'Asie de façon approfondie. Des détails parfois même très précis (le poisson chat) pimentent à profusion et assurent l'authenticité de l'ambiance installée, les dialogues ressortent spontanés, tout en étant subtilement travaillés et l'apparente banalité du "scénario", ne peut que couver une sortie innatendue... si toutefois une suite est prévue, ce que j'espère.
Une chose est certaine, si tu reprends, la voie des posts de manière plus assidue, je serai un lecteur heureux... à bientôt donc.

Écrit par : l'apôtre du vent | 07/01/2007

Une suite . . . J’ai déjà une idée de la suite, le problème est que je vais manquer de temps. Et donc, je vais écrire dans un coin l’idée directrice et je reprendrai un peu plus tard, je ne sais quand. Cependant, j’ai d’autres textes en route que je posterai, j’espère régulièrement.
Je suis particulièrement touché par tes mots et de te rendre heureux, cher ami. Et si j’ai un vœu à formuler à ton égard, je souhaite que tu nous pondes pour cette année de nombreux textes sur ton blog car, il va s’en dire que j’apprécie ( que nous apprécions ) ton écriture dans toutes ses amplitudes. Cela me manque de ne point te lire, même si je relis certains de tes textes, la nouveauté serait un soleil sans égal.

Écrit par : Max-Louis | 07/01/2007

le marché aux pois(s)ons tu sais déjà tout le bien que je pense de ce récit... je pose donc ces mots dans l'empreinte de ceux qui avaient pris cette place auparavant...
merci d'avoir réagi promptement à la demande de ton ami de plume !
à très bientôt, avec autant de plaisir !

Écrit par : Anthyllide | 13/01/2007

Choix ou illusion Foi ou corde, seau d'avoine ou seau d'eau, se pose en effet la question du choix, le débat du choix, de la décision comme tu dis, mais seulement tout choix constitue-t-il véritablement une décision?
Quand on aborde le choix, il faut mettre celui-ci en rapport avec le danger de l'illusion, car il semblerait bien que dans certains cas, le choix ne soit qu'une illusion créée entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas. Le pouvoir de la décision. Il n'est pas rare non plus qu'une personne se trompe sur le moment du choix, j'entends par là que cette personne pouurait avoir l'impression d'être confrontée au choix à un moment donné, alors qu'en fait elle a déjà fait ce choix depuis longtemps et que la seule chose qui lui reste valablement à faire est en réalité de déterminer le pourquoi. Car le pourquoi est ce qui confère le pouvoir, le pouvoir de décision et donc comme cité précédemment, le pouvoir de créer l'illusion, de créer la frontière, entre ceux qui choisissent effectivement et ceux qui n'ont que l'impression de le faire.

En réalité, le choix existe quasiment toujours car comme tu le dis parfaitement il est possible de choisir de ne rien choisir et donc prendre le risque de subir les conséquences fâcheuses de l'inaction, comme l'âne de Buridan dont tu parles. Je pense personellement qu'il vaut mieux prendre un mauvais choix que de ne pas en prendre du tout, cela se vérifie souvent en stratégie militaire d'ailleurs. Lorsqu'un choix est pris dans le feu du moment, en raison de la nécessité des circonstances, il est toujours bon, même si à posteriori cela peut être remis en cause, or l'inaction, l'absence de décision est coupable sauf sous réserve de motivation exceptionnelle.

Avoir la foi, c'est être inconditionnel, et donc s'astreindre à la choisir en toute circonstance, surtout lorsque celle-ci penche du côté de la vie sur la balance du juste.

Paradoxalement, choisir la corde c'est refuser de se confronter à maints autres choix mais c'est aussi d'une certaine façon un des seuls moyens de s'offrir le luxe du moment de sa mort. Tout en imposant à notre entourage un poids nous survivant.

En relation avec l'illusion du choix, se trouve également l'influence, insidieuse, secrète, silencieuse, donnant à l'individu l'impression qu'il est celui détenant le pouvoir, alors qu'en fait il ne fait qu'activer le produit d'une décision prise en dehors de lui.
Le choix constitue le ferment même de la vie, celle-ci n'étant en définitive qu'une longue chaîne de décisions, bonnes ou mauvaises, assumées ou non, rendant fier ou triste, heureux ou malheureux, ou pire encore l'illusion de l'être.
En toute circonstance, le premier choix à faire, est de choisir la vie elle même.

Voilà je m'excuse pour le délai mais j'étais assez occupé, j'espère ne pas m'être trop égaré ici mais je sais de toute manière que tu rebondiras sur l'essentiel...
à très bientôt donc... il y a du nouveau chez moi puisque tu demandais.

Écrit par : l'apôtre du vent | 19/01/2007

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